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Réflexions d'une infirmière

par CODERPA 06 19 Octobre 2007, 19:44 DEBATS

 

 

Première Commission : Médico-sociale

 

                          Débats

 

Cette rubrique est une ouverture vers l’extérieur qui donnera de multiples points de vue de professionnels et de non professionnels. Anne Perraut Soliveres ouvre cette rubrique sur ses réflexions d’infirmière régulièrement publiées dans son blog du journal Libération : Tapage nocturne à l’hôpital. Simultanément, un lien est ouvert vers son site, permettant d’approfondir ses réflexions sur la fin de vie.

 

J’enfourche ma très vieille 4 L pour effectuer les quelques centaines de mètres qui nous séparent et arrive avant le médecin pour constater que l’interne est finalement venu et qu’il a essayé de «vendre» le patient au service de soins intensifs... Le monsieur est effectivement en souffrance respiratoire, il est calme, semble résigné. L’infirmière de l’autre service est venue prêter main forte à sa collègue et elles lui tiennent la main en attendant une décision du médecin.
Je prends connaissance du dossier et constate que la situation s’avère assez désespérée. Cet homme de 84 ans est grabataire, incontinent, présente des séquelles neurologiques d’un traumatisme crânien ancien, est affecté d’insuffisances respiratoire, cardiaque et rénales associées et qu’on lui a posé depuis peu un pace-maker...

 

A première vue, sa vie a assez peu de chances de s’améliorer. Je suis tirée de mes cogitations quand le médecin arrive et décide de le transporter en soins intensifs. Je lui demande si elle est bien sûre que cela vaille la peine... à quoi elle me répond «Evidemment, on a déjà réussi à l’améliorer. En soins intensifs, on pourra l’intuber pour le soulager !»

 

Je pars, à reculons, chercher l’ambulance (véritable  exception culturelle, c’est la surveillante de nuit qui effectue les transferts en ambulance d’un pavillon à l’autre en cas d’urgence vitale, pratique destinée à éviter d’attendre en vain une ambulance extérieure et qui s’est mise en place sur ma proposition...). Le temps de reprendre la 4 L, d’aller chercher les clefs de l’ambulance, de l’amener et la reculer jusqu’à l’ascenseur (ah ! le pari de reculer dans le noir avec un véhicule qu’on ne connaît pas, sans visibilité...), il se passe dix petites minutes avant que je me présente avec mon brancard dans la chambre. Le chargement se fait sans trop de difficultés et le transfert s’effectue rapidement.

 

Une fois le malade installé dans son nouveau lit, j’attends un moment en soins intensifs, observant le ballet de la prise en charge, écoutant les discussions des médecins, toujours fixée dans mon sentiment de participer à quelque chose de totalement vain. Ma lecture attentive de son dossier m’avait conduite à penser qu’on aurait dû se contenter de le traiter sur place, bien qu’il soit indiqué que la famille désirait que tout soit fait en cas de problème... Il est clair que le garder dans le service revenait à accepter l’idée qu’il puisse mourir, ce qui dans le contexte m’apparaissait comme la plus humaine des solutions.

 

Evidemment, ce n’est pas dans l’urgence de la situation que l’on peut mener ce genre de réflexion et, si je reste convaincue que quelque chose ne va pas dans cet interventionnisme médical de principe, je comprends pour autant que chacun ait à cœur de régler le problème au mieux à son niveau. La dite «obligation de moyens» et la peur des représailles n’en a pas fini de pousser les soignants à effectuer des gestes que leur conscience ne leur dicterait pas toujours !

 

Je finis par retourner voir les infirmières qui s’étaient montrées assez surprises de mon peu d’entrain à envisager le transfert. Elles convinrent que le patient leur semblait totalement étranger à son état, comme s’il n’avait plus envie de s’en mêler, et se demandaient ce qu’elles auraient dû faire en la circonstance. Les ayant rassurées sur le bien-fondé de leur attitude - elles n’auraient pu de leur propre chef «choisir» une autre option -, je soulevai néanmoins la question de l’intérêt, pour ce malade épuisé, de ce bouleversement de son environnement au milieu de la nuit. Le peu de bénéfices qu’on pouvait attendre de sa réanimation à ce stade très évolué de ses multiples pathologies, sans compter ses 84 ans qui ajoutaient leur poids au tableau, sont un des sujets récurrent de réflexion des infirmières, rarement partagé avec les médecins.

 

J’appelai ensuite son épouse afin de la prévenir de l’aggravation et du transfert de son mari. Elle me dit qu’elle n’était pas étonnée car elle trouvait que depuis plusieurs jours il était apathique et semblait n’avoir plus envie de se battre. J’évoquai alors l’idée qu’il était peut être fatigué de son état et qu’il avait le droit de ne plus vouloir continuer à vivre comme cela. Elle me dit alors qu’elle se rendait compte qu’il ne rentrerait plus à la maison et qu’elle viendrait le voir dans la journée. Je lui conseillai d’appeler dans la matinée afin d’avoir des nouvelles sur l’évolution de la situation.

 

Le matin, avant de partir, j’appelai le chef de service pour lui demander ce qu’il pensait de ce transfert. Il me répondit avec humour qu’une des fonctions de son service était de soulager les angoisses des médecins de garde... Il ajouta alors une citation d’un de ses maîtres : «La réanimation c’est la morphine des médecins»...

 

Un autre débat, tout aussi politiquement incorrect mais qui aurait le mérite de nous obliger à y réfléchir, serait d’évaluer le coût de cette morphine pour notre sécurité sociale solidaire... On n’a pas fini de voir fleurir des sarkofranchises pour compenser les angoisses des soignants qui augmentent à mesure que croissent les exigences des patients...

 

• Anne Perraut Soliveres •

 

 

S’il est facile de décréter un plan cancer ou Alzheimer... il me paraît plus utile de nous préoccuper davantage du sort des vieux en général qui ne sont heureusement pas tous déments mais qui ont quasiment tous besoin d’une meilleure prise en charge à domicile. Il est certain que ce n’est pas lorsque nous sommes arrivés au bout du bout, quelles que soient les raisons qui nous y amènent, qu’il convient de se prononcer sur telle ou telle alternative alors que nous avons passé notre temps à fuir l’idée même que nous devrons tous mourir.
Certes, notre société et tous ses médias autorisés ne nous portent guère à envisager la faiblesse, l’insuffisance et la finitude qui sont pourtant notre lot commun et c’est bien là où le bât blesse. Je n’ignore pas non plus, à l’instar de certains d'entre vous, que l’hôpital tellement décrié (à juste titre parfois, hélas) n’en est pas moins pour autant le dernier refuge de nombreuses personnes qui s’y trouvent mieux entourées qu’à domicile. Il est même très fréquent que les familles, rassurées par un encadrement et des moyens qu’elles n’auraient pas à la maison, préfèrent rester auprès de leur proche dans sa chambre hospitalière.

 

N’oublions pas pour autant que la sécurité sociale, le grand argentier des soins, est notre pot commun et que si nous avions été, soignants et non soignants, un peu plus regardants sur les comptes (et critiques sur les coûts) nous ne serions pas aujourd’hui pris en otage par l’Etat qui dénonce, à juste titre parfois, la gabegie sans contrôle qui a prévalu trop longtemps dans la gestion désastreuse de cet argent public. Le problème est que le retour de bâton se fait rarement là où il y aurait à battre et que la punition collective par la réduction des moyens, là où seuls quelques-uns abusent, ne contribue pas à nous aider à mieux utiliser les budgets.

 

Il n’y a aucune confusion dans mon esprit entre l’exigence légitime d’un traitement humain des personnes confiées (voire abandonnées pour certaines...) à nos soins et le coût de nos choix, ou plutôt, ce qui est le plus fréquent, de notre incapacité de choix.
Ce que je veux mettre en perspective, c’est le maintien artificiel de vies que les patients eux-mêmes n’ont plus la force de désirer et le coût de plus en plus élevé de ces décisions alors que l’accès aux soins se dégrade pour nombre de nos concitoyens, lesquels auraient peut-être davantage de chances de survie. L’allongement des délais de prise en charge de certaines pathologies graves est en effet indirectement lié à cette politique et je ne parle pas de la difficulté de caser certains patients polypathologiques...

 

Il ne m’appartient pas (et je ne le voudrais pas...) de décider ce qui justifierait qu’on insiste ou qu’on arrête, ni des conditions de l’arrêt du curatif, mais ce que j’appelle ardemment de mes vœux c’est qu’on commence à apprendre à écouter les malades. L’éthique reste trop souvent à la porte de la chambre par surdité au vrai désir du patient et rien dans la formation médicale initiale ne prépare à affronter avec quelqu’un la question de sa mort.

 

 

• Anne Perraut Soliveres •

 

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